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Chroniques d'un vieux con

Quand j’étais jeune, le monde était infesté de vieux cons. Puis, il y en a eu de moins en moins et curieusement, ils ont disparu. Ces chroniques sont celles d’un vieux con déclaré. Subjectif, évidemment. Mauvaise foi, parfois. Mais pas totalement inutile — enfin, j’ose l’espérer.

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Chronique n° 1 : La téléréalité ou la fabrique du vide

Le récent et dramatique décès d'une ex-star de la téléréalité a réouvert le nauséabond dossier de la télé-poubelle et a inspiré cette première chronique.

L'histoire d’un système toxique

Il y a quelque chose d’indécent à continuer de feindre l’innocence face à la téléréalité. Depuis plus de vingt ans, ce genre télévisuel s’est imposé comme un pilier du divertissement de masse, tout en cultivant un paradoxe inquiétant : sous couvert de spontanéité et de “vrai”, il repose sur une mécanique profondément artificielle, cynique et, souvent, destructrice.

Derrière les sourires calibrés et les décors ensoleillés, il y a d’abord une industrie. Une industrie vorace, dirigée par des producteurs dont la créativité semble inversement proportionnelle à leur appétit financier. Cupides, rapaces, parfois franchement prédateurs, ils se drapent dans un discours faussement bienveillant : “accompagner”, “révéler”, “offrir une chance”. Mais ce vernis humaniste ne tient pas longtemps face à la réalité des pratiques. On exploite des fragilités, on exacerbe des conflits, on pousse à bout pour créer du contenu. La souffrance devient une matière première, le malaise une stratégie d’audience.

Face à eux, les candidats. Ou plutôt, les figurants d’un rêve prémâché. Beaucoup arrivent avec l’espoir naïf d’une ascension sociale fulgurante, d’une reconnaissance enfin obtenue, d’un moment de lumière dans une existence ordinaire. Le miroir aux alouettes fonctionne à merveille : on promet visibilité, succès, parfois même une forme d’amour du public. Mais une fois les projecteurs éteints, que reste-t-il ? Une notoriété fugace, souvent moquée, rarement durable. Et surtout, un abandon brutal. Ceux que l’on exposait hier deviennent aujourd’hui des silhouettes encombrantes, que l’on remplace sans scrupule par de nouveaux visages, tout aussi jetables.

Quant à la prétendue “réalité”, elle mérite d’être regardée en face. Les témoignages de professionnels du montage le confirment : ce que le spectateur voit est un récit reconstruit. Des heures d’images sont découpées, assemblées, orientées pour fabriquer des archétypes — le traître, la victime, le héros. Les silences deviennent des tensions, les regards des intrigues, les fragments une histoire. Il ne s’agit pas de mentir frontalement, mais de modeler le réel jusqu’à le rendre méconnaissable.

Mais il serait trop simple de s’arrêter là. Car ce système ne tient que parce qu’il est alimenté. Alimenté par un public. Un public dont une partie, il faut bien le dire, se complaît dans un voyeurisme de plus en plus décomplexé. Regarder l’autre se ridiculiser, s’effondrer, se disputer : voilà le spectacle. Il y a, dans cette consommation, quelque chose de profondément malsain. Et parfois, une forme de paresse intellectuelle. Car non, ce que l’on voit n’est pas “la réalité”. Pourtant, certains persistent à y croire, comme si la mise en scène n’existait pas.

Cette triple responsabilité — des producteurs, des candidats, du public — dessine un cercle vicieux. Plus c’est vulgaire, plus ça attire. Plus ça attire, plus on abaisse le niveau. Et ainsi de suite, jusqu’à faire de la médiocrité une norme, presque une attente.

Et pourtant, une autre télévision est possible.

Une télévision réellement populaire ne devrait pas prendre le public pour un consommateur captif, mais pour un citoyen capable de curiosité, d’émotion et de discernement. Elle pourrait proposer des formats incarnés, où l’on suit des parcours authentiques sans les déformer, où les tensions ne sont pas fabriquées mais comprises, où l’on donne du temps au réel au lieu de le tordre pour le rendre “efficace”.

Elle pourrait valoriser l’intelligence sans devenir austère, raconter des histoires humaines sans les humilier, faire rire sans rabaisser. Montrer des réussites, des échecs, des contradictions — mais sans cynisme, sans exploitation, sans cette fascination malsaine pour la chute.

Surtout, elle pourrait rétablir un pacte de confiance avec le spectateur : dire ce qui est monté, expliquer ce qui est construit, assumer la part de fabrication au lieu de la dissimuler. Car il n’y a rien de plus méprisant, au fond, que de prétendre offrir du “vrai” en manipulant en silence.

La question n’est donc pas de supprimer la téléréalité, mais de la transformer. De passer d’une télévision de prédation à une télévision de relation. D’un divertissement qui abîme à un divertissement qui élève.

Rien n’empêche d’être populaire et intelligent.
Ce qui manque, ce n’est pas le public.
C’est le courage de le respecter.

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