Quand j’étais jeune, le monde était infesté de vieux cons. Puis, il y en a eu de moins en moins et curieusement, ils ont disparu. Ces chroniques sont celles d’un vieux con déclaré. Subjectif, évidemment. Mauvaise foi, parfois. Mais pas totalement inutile — enfin, j’ose l’espérer.
24 Juin 2026
Il fut un temps où l’on parlait simplement de cuisiniers, de critiques gastronomiques, de chroniqueurs culinaires ou, plus modestement encore, d’amateurs de bonne chère. Mais notre époque éprouve une fascination étrange pour les appellations ronflantes importées d’outre-Atlantique. Ainsi est apparu le « créateur de contenu food », formule hybride et prétentieuse qui donne à une activité somme toute banale les atours d’une profession révolutionnaire.
Le terme lui-même mérite qu’on s’y arrête. « Créateur » suggère l’invention, l’innovation, le surgissement de quelque chose qui n’existait pas auparavant. « Contenu » réduit toute œuvre humaine à une matière première destinée à alimenter les algorithmes. Quant à « food », il remplace avantageusement le vieux mot français « cuisine » ou « gastronomie », sans doute jugés trop rustiques pour l’ère numérique. Le résultat est une expression dont la vacuité n’a d’égale que l’assurance avec laquelle elle est prononcée.
La scène observée récemment à la télévision résume assez bien le phénomène. Un de ces nouveaux experts présentait avec gravité un gratin de légumes agrémenté de quelques pétales de fleurs. L’essentiel de son commentaire tenait en un mot : « c’est joli ». Nous voilà donc au sommet de la réflexion gastronomique contemporaine. Après plusieurs siècles de cuisine française, après les traités de Brillat-Savarin, après les débats sur les terroirs, les cuissons, les saveurs, les accords, nous voici revenus à l’appréciation esthétique la plus élémentaire : c’est joli.
Le problème n’est pas que ce soit joli. Un plat peut parfaitement être joli. Le problème est que cette remarque semble souvent constituer l’intégralité du propos. La gastronomie devient décorative. La cuisine cesse d’être un savoir-faire, une culture, une histoire, un patrimoine pour devenir un objet visuel destiné à défiler quelques secondes sur un écran de téléphone avant d’être remplacé par un autre.
Cette évolution est d’autant plus curieuse que ses promoteurs se présentent volontiers comme les grands médiateurs contemporains du patrimoine culinaire. Ils donneraient à voir ce que les générations précédentes auraient ignoré. Ils feraient découvrir aux Français leur propre cuisine. Ils réinventeraient la transmission gastronomique.
Quelle étrange amnésie.
Car les médias n’ont pas attendu les réseaux sociaux pour célébrer les produits, les recettes et les terroirs. Bien avant Instagram, il y eut Raymond Oliver. Dès les années 1950, il faisait entrer la cuisine dans les foyers français par le petit écran, expliquant les recettes avec pédagogie et simplicité. Après lui vinrent d’innombrables émissions culinaires, des chroniqueurs passionnés, des journalistes spécialisés, des critiques exigeants.
Puis il y eut Maïté, figure populaire entre toutes. Avec son accent, sa bonhomie et sa connaissance des traditions régionales, elle fit davantage pour la valorisation des cuisines du Sud-Ouest que bien des cohortes de producteurs de vidéos verticales. On peut sourire aujourd’hui de certains excès de mise en scène, mais derrière le personnage existait une connaissance réelle des produits, des recettes et des usages.
Avant eux encore, des générations d’auteurs, de restaurateurs, de chroniqueurs et de producteurs avaient déjà entrepris l’inventaire amoureux des richesses culinaires françaises. Les marchés, les foires gastronomiques, les salons agricoles, les émissions régionales et la presse locale racontaient les terroirs lorsque le mot « contenu » n’avait pas encore envahi le vocabulaire.
La différence essentielle tient peut-être là. Les anciens transmettaient quelque chose dont ils se considéraient dépositaires. Les nouveaux semblent parfois transmettre principalement leur propre image. Le plat devient prétexte à la photographie, le restaurant décor à la vidéo, le producteur local figurant dans un récit dont le véritable héros demeure l’influenceur lui-même.
Bien sûr, tous les créateurs de contenu consacrés à la gastronomie ne méritent pas cette critique. Certains accomplissent un travail remarquable de vulgarisation, de découverte et de mise en valeur des savoir-faire. Certains parcourent les territoires, rencontrent les producteurs et racontent avec talent des histoires qui méritent d’être connues.
Mais l’inflation des intitulés et la pauvreté de nombreux discours interrogent. À force de confondre communication et connaissance, visibilité et expertise, esthétique et gastronomie, on finit par croire qu’un gratin de légumes parsemé de fleurs constitue une réflexion suffisante sur l’art culinaire.
La France mérite mieux. Son patrimoine gastronomique est l’un des plus riches du monde. Il mérite des passeurs, non des poseurs ; des connaisseurs, non des prescripteurs autoproclamés ; des amoureux de la cuisine, non de leur propre image. Et surtout, il mérite qu’on se souvienne que bien avant les « créateurs de contenu food », d’autres avaient déjà entrepris, avec davantage de culture et souvent davantage d’humilité, de raconter la formidable aventure de la table française.