Quand j’étais jeune, le monde était infesté de vieux cons. Puis, il y en a eu de moins en moins et curieusement, ils ont disparu. Ces chroniques sont celles d’un vieux con déclaré. Subjectif, évidemment. Mauvaise foi, parfois. Mais pas totalement inutile — enfin, j’ose l’espérer.
17 Juin 2026
Une société qui ne croit plus en l’avenir
Leur regard respire la tristesse et l’ennui. Bien installés dans leur canapé, ils ont 28 ans et en paraissent 50.
Ce reportage consacré à ces jeunes couples qui revendiquent le choix de ne pas avoir d’enfant se voulait sans doute le reflet d’une évolution des mœurs. Il raconte en réalité quelque chose de bien plus profond : le lent glissement d’une société qui a remplacé l’idée de transmission par celle de confort, l’idée d’avenir par celle de bien-être immédiat.
Bien sûr, chacun est libre. Personne ne devrait être contraint à devenir parent. La liberté de ne pas avoir d’enfant existe et doit être respectée. Mais le respect des personnes n’interdit ni l’analyse des idées qu’ils incarnent, ni celle des évolutions collectives qu’ils révèlent.
Ce qui frappe dans ces témoignages, ce n’est pas tant l’absence d’enfant que l’absence apparente de toute ambition qui dépasse leur propre personne. Les enfants sont présentés comme une contrainte. Le temps libre devient une fin en soi. Les soirées devant Netflix, les jeux vidéo, les loisirs, les voyages et les week-ends occupent l’horizon du récit. Comme si la finalité ultime de l’existence consistait à organiser le plus agréablement possible sa propre consommation de temps libre.
Cette vision du monde est devenue si banale qu’elle ne surprend plus personne. Pourtant, elle constitue une rupture historique. Pendant des siècles, les hommes et les femmes ont accepté les sacrifices de la vie familiale parce qu’ils savaient qu’ils participaient à quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes. Ils transmettaient une histoire, une culture, une langue, un patrimoine, des valeurs. Ils faisaient le lien entre ceux qui les avaient précédés et ceux qui leur succéderaient.
Aujourd’hui, une partie de notre société semble considérer que le véritable accomplissement consiste à ne plus dépendre de personne et à n’avoir personne qui dépende de soi.
Le paradoxe est cruel. Jamais les sociétés occidentales n’ont été aussi riches, aussi sûres, aussi médicalement avancées. Jamais il n’a été aussi facile d’élever un enfant. Et pourtant jamais le doute sur l’avenir n’a semblé aussi profond.
On invoque le climat, la crise économique, l’incertitude du monde. Ces préoccupations existent et méritent d’être entendues. Mais les générations qui nous ont précédés ont connu les guerres mondiales, les épidémies, les famines, les occupations militaires et la misère matérielle. Elles ont pourtant continué à bâtir, à transmettre et à faire des enfants parce qu’elles considéraient que l’avenir valait encore la peine d’être vécu.
Derrière le refus de la parentalité apparaît parfois une autre réalité : la difficulté croissante à accepter toute forme de contrainte durable. Notre époque valorise l’autonomie, l’instantanéité, la satisfaction immédiate. Tout ce qui engage sur plusieurs décennies apparaît comme une limitation de la liberté individuelle. Or les plus belles choses de l’existence sont précisément celles qui nous engagent : aimer, construire, transmettre, éduquer, créer.
Les enfants coûtent du temps, de l’énergie, de l’argent. Ils perturbent les habitudes. Ils empêchent parfois de dormir. Ils obligent à renoncer à certaines envies. Mais c’est précisément parce qu’ils nous obligent à sortir de nous-mêmes qu’ils nous transforment.
Une vie entièrement organisée autour de son propre confort peut sembler séduisante à vingt-cinq ou trente ans. Elle l’est parfois beaucoup moins lorsque les années passent. Les loisirs changent, les modes passent, les carrières s’achèvent. Les amis déménagent, fondent leur propre famille ou suivent leur propre chemin. Les soirées qui paraissaient si précieuses deviennent parfois répétitives. Le risque n’est pas tant le malheur que l’ennui.
Car l’ennui est peut-être la grande maladie silencieuse des sociétés d’abondance. Lorsque plus rien ne nous dépasse, lorsque plus rien ne nous oblige à penser au-delà de nous-mêmes, l’existence finit par tourner en rond. Les distractions se multiplient, mais le sens se raréfie.
Au-delà des trajectoires individuelles, cette évolution pose une question collective majeure. Qui fera vivre demain les écoles, les entreprises, les hôpitaux, les associations, les villages et les quartiers ? Qui financera les retraites d’une population vieillissante ? Qui perpétuera cette langue, cette culture, cette civilisation dont nous avons hérité ?
Une nation qui cesse de faire des enfants finit toujours par douter d’elle-même. La chute de la natalité n’est jamais seulement un phénomène démographique. Elle est aussi un symptôme culturel. Elle traduit souvent une perte de confiance dans l’avenir.
Le sujet n’est donc pas de condamner ceux qui font ce choix. Chacun construit sa vie comme il l’entend. Le sujet est de s’interroger sur une société qui semble de moins en moins capable de proposer autre chose que le confort comme horizon collectif.
Une civilisation ne se mesure pas au nombre de plateformes de streaming auxquelles elle est abonnée. Elle se mesure à sa capacité à croire suffisamment en elle-même pour vouloir se prolonger dans le temps.
Faire des enfants n’est pas une obligation. Mais une société qui ne souhaite plus transmettre la vie, la culture et l’espérance à la génération suivante est peut-être une société qui a commencé à renoncer à elle-même.
En fin de compte, si ces jeunes-là préfèrent leur petit confort et leurs jeux vidéo à une vie familiale exigeante mais épanouissante, peut-être vaut-il mieux qu’ils ne se reproduisent pas.