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Chroniques d'un vieux con

Quand j’étais jeune, le monde était infesté de vieux cons. Puis, il y en a eu de moins en moins et curieusement, ils ont disparu. Ces chroniques sont celles d’un vieux con déclaré. Subjectif, évidemment. Mauvaise foi, parfois. Mais pas totalement inutile — enfin, j’ose l’espérer.

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Chronique n° 11 : Le rire au rabais

Il fut un temps où l’humour était un art. Un vrai. Un exercice de précision, de rythme, d’intelligence, parfois même de poésie. On riait d’un mot de trop, d’un silence bien placé, d’un absurde délicatement construit. L’humoriste travaillait sa langue comme un artisan cisèle le bois ou le métal. Il observait la société, en révélait les contradictions, piquait les puissants, moquait les travers humains, mais avec une chose devenue rare : du talent.

Aujourd’hui, une partie du stand-up et des humoristes des réseaux sociaux semblent avoir remplacé cet héritage par une étrange équation : vulgarité = modernité, grossièreté = liberté, hurlements = drôlerie.

Le moindre micro tendu devient prétexte à déverser une avalanche de banalités grasses, de confidences scatologiques, de récits sexuels interminables ou d’insultes pseudo-provocatrices. On ne raconte plus une histoire : on “balance”. On ne construit plus un sketch : on “lâche une dinguerie”. Et plus c’est lourd, plus certains pensent être audacieux.

Le problème n’est pas la vulgarité en soi. Elle a toujours existé dans le registre comique. Coluche maniait la crudité avec une intelligence féroce. Guy Bedos savait être mordant sans sombrer dans la facilité. Même l’outrance avait une architecture. Derrière la provocation, il y avait une pensée, un style, une musicalité.

Et surtout : ils faisaient rire.

Car voilà le cœur du problème. Beaucoup de ces nouveaux amuseurs publics ne font même plus rire. Ils amusent vaguement une salle acquise d’avance, chauffée comme un plateau de téléréalité, où l’on applaudit davantage l’attitude que le texte. Le public ne rit plus parce qu’une chute est brillante ; il rit parce qu’il reconnaît un code, une posture, un ton faussement “cash”.

Le stand-up contemporain souffre parfois d’un étrange narcissisme : l’humoriste ne parle plus du monde, il parle de lui. Ses petites habitudes, ses applications de rencontre, ses séances chez le psy, son anatomie, ses soirées alcoolisées, ses conversations de toilettes. Le tout livré avec l’énergie d’un adolescent persuadé d’avoir inventé l’insolence parce qu’il prononce trois grossièretés par phrase.

Or l’insolence n’est pas le vacarme. L’impertinence n’est pas la vulgarité. Et le décalage ne consiste pas à éructer des obscénités sous une lumière bleue dans un sous-sol parisien filmé pour TikTok.

Le contraste avec leurs aînés est cruel. Raymond Devos faisait rire avec une subtilité vertigineuse, jouant avec les mots comme un musicien avec les notes. Une phrase suffisait à ouvrir un univers absurde. Chez lui, l’intelligence n’écrasait jamais le plaisir ; elle le nourrissait.

Aujourd’hui, certains humoristes semblent au contraire terrorisés par l’idée même de finesse. Comme si l’élégance du langage était devenue suspecte. Comme si travailler un texte relevait d’un humour “de boomer”. Alors on meuble. On crie. On surjoue. On multiplie les références sexuelles et les anecdotes gênantes. Et l’on confond les vues YouTube avec le talent.

Les réseaux sociaux aggravent encore le phénomène. Le sketch n’est plus conçu pour durer, mais pour produire un extrait viral de quinze secondes. Une phrase choc. Une vulgarité facilement partageable. Une séquence outrancière qui circulera quelques heures avant d’être remplacée par une autre.

Le rire devient un produit jetable.

Bien sûr, il existe encore de grands humoristes contemporains, subtils, inventifs, cultivés parfois. Heureusement. Mais ils sont souvent noyés dans un flot de bavardages pseudo-transgressifs où l’on prend la lourdeur pour du courage.

Faire rire est une chose sérieuse. Peut-être même l’une des plus difficiles qui soient. Cela demande du regard, du rythme, de la culture, de l’écriture et cette qualité rare : la capacité à surprendre sans sombrer dans la facilité.

Car à force de croire que tout est drôle dès lors que c’est cru, certains finissent surtout par rappeler une vérité élémentaire : la vulgarité n’est pas un style. C’est souvent simplement l’absence de talent.

 

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