Quand j’étais jeune, le monde était infesté de vieux cons. Puis, il y en a eu de moins en moins et curieusement, ils ont disparu. Ces chroniques sont celles d’un vieux con déclaré. Subjectif, évidemment. Mauvaise foi, parfois. Mais pas totalement inutile — enfin, j’ose l’espérer.
3 Juin 2026
Il fut un temps où l’on voyageait pour découvrir un paysage. Désormais, on voyage surtout pour prouver qu’on s’y trouve.
La nuance est immense.
Sur une plage, au sommet d’une montagne, devant un monument, au restaurant, dans une salle de sport ou jusque dans un ascenseur, une étrange chorégraphie contemporaine s’est imposée : bras tendu, bouche entrouverte, regard légèrement absent, téléphone orienté vers soi. Puis filtre. Puis publication. Puis vérification anxieuse des réactions. Puis nouvelle photo. Puis nouvelle publication.
Le paysage ? Accessoire.
L’instant ? Secondaire.
Le monde réel ? Simple décor.
Nous vivons l’âge d’or du narcissisme ambulant.
Dans les salles de sport, certains ne soulèvent plus des haltères mais façonnent leur propre image. Chaque exercice devient une séance photo potentielle. On ne transpire plus pour être en forme mais pour alimenter un flux continu de contenus : miroir des vestiaires, abdominaux contractés, gourde fluorescente, regard pseudo-intense censé signifier la discipline intérieure alors qu’il traduit surtout une passion dévorante pour sa propre silhouette.
Le plus fascinant est que cette obsession ne produit même plus de vanité joyeuse. Elle produit de l’inquiétude permanente. Il faut rester publiable. Photogénique. Visible. Désirable. Validé.
Autrefois, on vieillissait, aujourd’hui, on retouche.
Le chirurgien esthétique est devenu le garagiste officiel des egos contemporains. Ici une lèvre regonflée, là une pommette retendue, ailleurs un regard “rafraîchi”. Des visages entiers semblent désormais sortir du même atelier de reproduction industrielle. Front lisse, dents phosphorescentes, peau tendue comme un pare-brise neuf : le corps humain entre doucement dans l’ère du mobilier de salle d’attente haut de gamme.
Le plus étrange est que cette quête frénétique de singularité finit par produire des clones : même bouche, même pose, même sourire incliné, même expression vaguement lasse censée signifier la sophistication.
Le narcissisme contemporain n’aime pas l’originalité : il aime la conformité esthétique.
Et puis il y a le selfie touristique. Probablement l’une des inventions les plus absurdes du siècle.
Des milliers de personnes traversent la planète pour finalement tourner le dos à ce qu’elles sont venues voir. Elles passent devant des cathédrales, des canyons, des temples, des couchers de soleil sublimes… sans jamais vraiment les regarder. Le monument devient arrière-plan. La personne devient sujet unique. Le monde entier se transforme en papier peint destiné à mettre en valeur une mâchoire, une coiffure ou une paire de lunettes de soleil.
Faites un tour sur le pont d'Iena face à la Tour Eiffel et vous aurez une idée de l'ampleur des dégâts, à tel point que la circulation sur le pont est maintenant interdite afin de ne plu mettre en danger la vie de ces adeptes du "Darwin award".
Certains passent davantage de temps à régler l’angle de la photo qu’à contempler le paysage lui-même.
Et voici enfin l’aboutissement ultime du progrès moderne : la perche à selfie, objet extraordinaire de solitude contemporaine. Une sorte de sceptre dérisoire brandi par des individus persuadés de vivre un moment exceptionnel alors qu’ils consacrent l’essentiel de ce moment à vérifier leur cadrage.
La perche à selfie est une invention profondément philosophique : elle permet d’augmenter la distance entre soi et le réel. On croyait que la technologie rapprocherait les humains du monde ; elle les rapproche surtout de leur propre reflet.
Le plus inquiétant dans cette affaire n’est d’ailleurs pas la superficialité. Après tout, l’humanité a toujours aimé les miroirs, les portraits et les apparences. Non, le problème est ailleurs : dans l’incapacité croissante à vivre sans témoin.
Un repas n’existe plus s’il n’est pas photographié, un coucher de soleil semble incomplet sans publication immédiate, une séance de sport paraît inutile sans story, un voyage devient suspect si personne ne peut l’envier.
On ne contemple plus : on documente.
On ne savoure plus : on expose.
On ne vit plus l’instant : on prépare sa diffusion.
Et pendant que chacun met en scène son bonheur numérique, le silence, la discrétion, l’attention au monde réel deviennent presque des comportements marginaux.
Le vrai luxe contemporain n’est peut-être plus de voyager loin, d’avoir un corps parfait ou un visage retouché.
Le vrai luxe, aujourd’hui, serait peut-être simplement de regarder un paysage sans sortir son téléphone, voire d'attendre quelques semaines que la photo soit développée.