Quand j’étais jeune, le monde était infesté de vieux cons. Puis, il y en a eu de moins en moins et curieusement, ils ont disparu. Ces chroniques sont celles d’un vieux con déclaré. Subjectif, évidemment. Mauvaise foi, parfois. Mais pas totalement inutile — enfin, j’ose l’espérer.
27 Mai 2026
Le progrès avance à grands clics… et nous piétinons derrière
Il fut un temps où un logiciel faisait ce qu’on lui demandait. Certes, il était moche. Très moche même. Fond noir, lettres vertes, ergonomie inspirée des cellules disciplinaires soviétiques. Mais il fonctionnait. Et surtout, miracle oublié des civilisations disparues : il restait à peu près au même endroit d’une semaine sur l’autre. Puis vint le progrès.
D’abord internet, le cloud, les applications accessibles partout, les mises à jour instantanées, les sauvegardes automatiques. Magnifique. L’humanité touchait enfin au sublime. On pouvait réparer à distance l’ordinateur d’un collègue situé à Limoges sans même quitter son canapé. On se sentait presque astronaute.
Et puis surgit l’Agilité. Avec une majuscule, naturellement.
L’Agilité ne fut pas présentée comme une méthode informatique mais comme une philosophie existentielle. Une voie. Un éveil. Des hommes jeunes, en baskets minimalistes et chemises de bûcherons repassées, commencèrent à organiser des “sprints”, des “daily stand-ups”, des “rétrospectives” et autres cérémonies tribales autour de tableaux couverts de post-it multicolores.
On nous expliqua alors, très sérieusement, que jusque-là, les entreprises avaient commis une erreur fondamentale : elles cherchaient à planifier les projets, documenter les logiciels et respecter les contrats. Quelle idée absurde !
Désormais, il fallait “embrasser le changement”. Et le changement, il embrasse fort.
Grâce à l’agilité, chaque logiciel évolue désormais toutes les douze minutes. À peine avez-vous appris à envoyer une pièce jointe que le bouton a disparu. Non pas supprimé : “repositionné dans une logique d’expérience utilisateur revisitée”.
Autrefois, dans Word, on trouvait facilement les fonctions. Aujourd’hui, créer une table des matières relève d’un escape game conçu par un pervers scandinave. Chaque nouvelle version d’Office donne l’impression que Microsoft a recruté un ancien décorateur de labyrinthe minoen.
Même chose sur les téléphones. Votre iPhone décide soudainement que le wifi doit se reconnecter tout seul, que les photos ne doivent plus être rangées pareil, et que la batterie — pourtant changée il y a six mois — ne tiendra plus au-delà de 14h37. Mais rassurez-vous : l’interface est “plus intuitive”.
Intuitive pour qui ? Pour une pieuvre sous cocaïne ?
Le plus fascinant reste toutefois le “DevOps”. Concept merveilleux consistant, en résumé, à développer un logiciel et le mettre directement en production sans cette vieille lubie réactionnaire appelée “tests”. Jadis, on vérifiait qu’un pont tenait avant d’y faire passer les voitures. Aujourd’hui, on ouvre l’autoroute et on regarde sur Twitter combien de gens tombent dans le ravin.
Le problème, évidemment, c’est que tout cela finit par produire l’inverse du but recherché. À force de vouloir aller vite, plus personne ne maîtrise rien. Les salariés passent leur temps à réapprendre les outils censés leur faire gagner du temps. Les formations deviennent obsolètes avant même la fin du PowerPoint. Les entreprises changent d’ERP comme d’autres changent de machine à café.
Le progrès numérique ressemble de plus en plus à ces valises modernes équipées de roulettes sophistiquées, de poignées ergonomiques, de ports USB et d’un GPS intégré… mais dont la fermeture éclair casse au premier trottoir.
Alors peut-être est-il temps de ralentir. Oui, ralentir.
Comme il existe le slow food face au hamburger industriel, il faudrait inventer le “SlowDev”.
Le principe serait révolutionnaire : un logiciel stable, qui fonctionne, qu’on ne modifie pas toutes les trois heures pour déplacer un bouton de deux centimètres vers la gauche. Une ou deux vraies versions par an. Compatibles avec les précédentes. Testées. Documentées. Compréhensibles par des êtres humains normalement constitués.
Une informatique où l’on pourrait enfin entendre cette phrase devenue inconcevable : “C’est bon les gars. Ça marche. Ne touchez plus à rien.”
Utopique ?
Peut-être.
Mais dans un monde où votre grille-pain réclame déjà une mise à jour logicielle, la résistance commence parfois par des rêves simples.