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Chroniques d'un vieux con

Quand j’étais jeune, le monde était infesté de vieux cons. Puis, il y en a eu de moins en moins et curieusement, ils ont disparu. Ces chroniques sont celles d’un vieux con déclaré. Subjectif, évidemment. Mauvaise foi, parfois. Mais pas totalement inutile — enfin, j’ose l’espérer.

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Chronique n° 8 : Ces petits riens qui nous rendent fous

Pas besoin de guerre, de crise économique ou de panne générale d’internet pour faire monter la tension d’un peuple. La civilisation, au fond, tient à très peu de choses.

Prenez le cycliste urbain moderne. Jadis simple utilisateur de bicyclette, il est devenu une créature hybride, persuadée que le code de la route est une suggestion poétique. Le feu rouge ? Décoratif. Le sens interdit ? Conceptuel. Le trottoir ? Une piste cyclable émotionnelle. On le voit surgir de nulle part, casque vissé sur la tête et certitude morale dans le regard, convaincu que pédaler lui donne automatiquement raison sur le reste de l’humanité. Face à lui, l’automobiliste freine, le piéton sursaute, le chien hésite à changer de maître.

Autre scène, autre violence douce : la caisse de la boulangerie. Vous attendez patiemment votre tour. Devant vous, une cliente commande sa tradition bien cuite tout en expliquant à “Clémence” au téléphone que “non mais Kevin est toxique depuis des mois”. La boulangère demande : “Avec ceci ?” Silence. “Madame ?” Silence. Puis un doigt levé, autoritaire, signifiant à tout le commerce de patienter pendant qu’elle termine son analyse psychologique de Kevin. Le paiement arrive enfin. Elle fouille son sac sans interrompre la conversation, découvre qu’elle a oublié sa carte, demande si Apple Pay fonctionne, puis reprend : “Attends Clémence, je te rappelle, je passe sous un tunnel.”

Nous aussi, madame. Nous aussi.

Et puis il y a les touristes et la piscine. Une espèce organisée, méthodique, redoutable. À 7h58, personne. À 8h03, toutes les chaises longues sont mystérieusement occupées par une serviette rayée, un livre jamais ouvert et parfois une claquette solitaire servant de titre de propriété. Le propriétaire du transat, lui, réapparaîtra vers midi quinze, légèrement humide, expliquant qu’il “était au petit-déjeuner”. On a inventé le goulag pour moins que ça.

La liste est infinie. Celui qui ne met pas ses écouteurs dans le train. Celui qui bloque toute une allée de supermarché avec son chariot en diagonale. Celui qui regarde une vidéo TikTok avec le son dans une salle d’attente silencieuse. Celui qui dit “je vous laisse vérifier” après avoir payé avec un billet de vingt euros pour une baguette.

Rien de dramatique, évidemment. Aucun tribunal international ne sera saisi pour une trottinette garée au milieu du trottoir. Mais ces micro-incivilités finissent par créer une étrange fatigue collective. Une impression diffuse que chacun avance désormais dans sa bulle, avec pour devise : “Mon confort d’abord, le reste on verra.”

La politesse n’est pourtant pas une vieille relique poussiéreuse. C’est une huile discrète dans les rouages du quotidien. Un petit effort individuel qui évite aux autres de devenir nerveux avant neuf heures du matin.

Dire bonjour. Attendre son tour. Lever les yeux de son téléphone. Respecter un feu rouge. Ne pas réserver douze transats pour une famille encore endormie.

Ce ne sont pas de grands actes héroïques.

Mais sans eux, la vie en société ressemble vite à un groupe WhatsApp géant : bruyant, désordonné, et dominé par ceux qui parlent le plus fort.

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