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Chroniques d'un vieux con

Quand j’étais jeune, le monde était infesté de vieux cons. Puis, il y en a eu de moins en moins et curieusement, ils ont disparu. Ces chroniques sont celles d’un vieux con déclaré. Subjectif, évidemment. Mauvaise foi, parfois. Mais pas totalement inutile — enfin, j’ose l’espérer.

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Chronique n° 7 : D’un monde où le jambon-beurre a disparu

Il fut un temps, pas si lointain, où commander un sandwich relevait de l’évidence. On entrait dans une gare, on repérait une vitrine un peu fatiguée, et là — entre un éclair au chocolat et une bouteille d’eau tiède — reposait le pilier de la civilisation française : le jambon-beurre. Du pain, du beurre, du jambon. Trois mots, trois promesses, zéro ambiguïté.
 
Aujourd’hui, essayez donc.
 
Dans les gares et les aéroports, ces nouveaux temples du "fooding", du transit standardisé, les enseignes franchisées ont pris le pouvoir. Derrière les comptoirs aseptisés, une offre pléthorique s’étale, saturée de noms à rallonge et de concepts approximatifs : “Sandwich rustique revisité”, “Baguette tradition aux légumes grillés et sauce signature”, “Wrap protéiné au poulet mariné façon monde”.
 
Mais demandez simplement un jambon-beurre.
 
Un silence.
 
Puis une réponse hésitante :
“On a un sandwich inspiré jambon, avec une base de fromage fondu, une pointe de roquette, une mayonnaise au miel et une compotée d’oignons caramélisés…”
 
Inspiré. Voilà le mot-clé. On ne fait plus simple, on s’inspire. On conceptualise. On complexifie.
 
Le problème n’est pas seulement gustatif — encore que. Il est presque philosophique. Pourquoi ajouter, toujours ajouter ? Des sauces, des condiments, des graines, des options veggie, des variantes sans gluten, sans lactose, sans plaisir parfois. Comme si la simplicité était devenue suspecte, presque indécente.
 
Et bien sûr, cette inflation d’ingrédients s’accompagne d’une inflation tout court. Le prix grimpe à mesure que la recette s’éloigne de son point de départ. On ne paie plus un sandwich, on finance une expérience.
 
Le café, lui aussi, a subi le même sort.
 
Autrefois : un café. Noir. Court. Efficace.
 
Aujourd’hui :
“Un latte ? Un flat white ? Un macchiato ? Avec lait d’avoine, d’amande, de soja ? Chaud, tiède, mousseux, sans mousse, avec sirop vanille ou caramel ?”
 
Le café est devenu une identité. Le sandwich, une déclaration.
 
Et le voyageur, au milieu de tout ça, cherche juste à manger sans avoir à faire un choix existentiel entre une sauce sésame-yuzu et un pain aux céréales anciennes.
 
Peut-être qu’au fond, ce que l’on regrette, ce n’est pas seulement le jambon-beurre. C’est l’idée qu’il existait des choses simples, évidentes, accessibles sans mode d’emploi.
 
Un sandwich clair. Un café net.
 
Un moment sans surcharge.
 
Dans un monde en correspondance permanente, ce serait déjà beaucoup.
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