Quand j’étais jeune, le monde était infesté de vieux cons. Puis, il y en a eu de moins en moins et curieusement, ils ont disparu. Ces chroniques sont celles d’un vieux con déclaré. Subjectif, évidemment. Mauvaise foi, parfois. Mais pas totalement inutile — enfin, j’ose l’espérer.
15 Juillet 2026
Il fut un temps où les aristocrates se reconnaissaient à leurs châteaux, les bourgeois à leurs salons, les prolétaires à leurs bleus de travail. Notre époque a inventé une nouvelle classe sociale : la bobocratie. Elle ne possède ni titres de noblesse ni particules, mais un capital moral qu'elle estime inépuisable. Son privilège n'est plus de dominer par la fortune, mais par la vertu affichée.
Le bobocrate ne se déplace plus : il pédale. Pas sur un simple vélo, ce serait bien trop banal, mais sur un cargo électrique de trois mètres de long, transportant deux enfants casqués dans une remorque aérodynamique, un chien adopté, quelques légumes bio et une conscience parfaitement propre. Il parcourt ainsi deux kilomètres jusqu'à l'école en expliquant qu'il faut sortir de la dépendance à l'automobile, avant de prendre l'avion pour un week-end « ressourçant » à Lisbonne.
Son alimentation relève moins de la gastronomie que de la profession de foi. Bio, vegan, local, équitable, sans gluten par conviction, sans lactose par principe, sans viande par supériorité morale. Le repas n'a pas vocation à nourrir ; il doit témoigner. L'assiette devient manifeste politique, le marché bio une liturgie dominicale et le panier AMAP un certificat de bonne conduite.
Son café est torréfié par un artisan militant. Son pain provient d'un blé ancien moulu sur meule de pierre. Son savon est solide. Son shampoing également. Son dentifrice est vendu en pastilles. Chaque achat est accompagné d'un récit expliquant comment il sauve la planète, tout en contribuant accessoirement à faire grimper le coût de la vie.
Le bobocrate ne possède pas d'opinions : il détient des évidences. Celui qui hésite est mal informé ; celui qui conteste est suspect ; celui qui persiste est réactionnaire. L'échange d'idées laisse place à une pédagogie permanente dont il s'est autoproclamé le professeur.
Il habite des quartiers autrefois populaires dont il célèbre l'authenticité... jusqu'à ce que les loyers aient doublé. Il vante la mixité sociale tout en inscrivant soigneusement ses enfants dans les établissements les plus réputés. Il rêve d'une ville sans voitures mais n'imagine pas une seconde vivre sans livraison à domicile.
La bobocratie chérit le service public, à condition qu'il fonctionne suffisamment bien pour elle. Elle réclame davantage d'impôts pour les autres, davantage de dépenses publiques pour ses causes préférées et davantage de réglementation pour ceux qui ne pensent pas comme elle. Sa confiance dans l'État est inversement proportionnelle à sa capacité à contourner ses contraintes lorsqu'elles deviennent gênantes.
Elle affectionne les mots anglais : coworking, brainstorming, networking, mindfulness. Elle déteste les frontières mais adore les quartiers préservés. Elle célèbre les circuits courts tout en commandant son mobilier design fabriqué à l'autre bout du monde. Elle dénonce la mondialisation avant de réserver ses vacances sur une plateforme américaine grâce à un smartphone conçu en Californie et assemblé en Asie.
Son engagement est omniprésent, mais rarement coûteux. Une photo de profil, une pétition en ligne, une manifestation le samedi après-midi, un hashtag bien choisi : voilà une révolution accomplie avant l'heure du brunch.
La bobocratie ne gouverne peut-être pas encore officiellement. Pourtant, elle influence déjà les médias, les universités, la publicité, les municipalités des grandes métropoles et une bonne partie du débat public. Elle définit le vocabulaire autorisé, distribue les brevets de modernité et transforme peu à peu les préférences personnelles en obligations morales.
Bien sûr, tout cela relève de la caricature. Beaucoup de cyclistes ne sont pas des bobocrates, beaucoup d'écologistes ne donnent aucune leçon et beaucoup de végétariens se contentent de vivre leurs convictions avec discrétion. Mais toute satire grossit les traits pour mieux révéler une tendance.
Car la véritable singularité de la bobocratie n'est ni le vélo, ni le tofu, ni les couches lavables. Elle réside dans cette certitude tranquille d'incarner le sens de l'Histoire, et dans cette conviction que le monde serait enfin raisonnable... si chacun consentait simplement à vivre exactement comme elle.
Si vous souhaitez un texte plus mordant, dans l'esprit de Philippe Muray, Michel Audiard ou même des Lettres persanes de Montesquieu transposées au XXIᵉ siècle, je peux pousser beaucoup plus loin la satire tout en restant dans les limites de l'humour et de la critique sociale.