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Chroniques d'un vieux con

Quand j’étais jeune, le monde était infesté de vieux cons. Puis, il y en a eu de moins en moins et curieusement, ils ont disparu. Ces chroniques sont celles d’un vieux con déclaré. Subjectif, évidemment. Mauvaise foi, parfois. Mais pas totalement inutile — enfin, j’ose l’espérer.

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Chronique n° 19 : Les croisières : le néant tout compris

La croisière est sans doute l’invention la plus navrante du tourisme moderne : réussir à convaincre des milliers de personnes de s’enfermer volontairement dans un immeuble de quinze étages qui flotte.

Pendant une semaine, on contemple la mer. À gauche, de l’eau. À droite, de l’eau. Devant, toujours de l’eau. Derrière aussi. Un spectacle d’une variété époustouflante.

Les brochures parlent de liberté. En réalité, c’est une résidence senior qui aurait trouvé le moyen de se déplacer à 20 nœuds.

Les passagers passent leurs journées à errer entre le buffet, le buffet des desserts, le buffet de minuit, le casino, la boutique hors taxes et le buffet qui a rouvert parce que les autres étaient pleins. Une vie trépidante. Tout cela pourrait pourtant se faire dans la galerie marchande du coin, sans traverser trois océans au fioul lourd.

Car la croisière est aussi un prodige écologique. Pour déguster une piña colada sur le pont numéro 17, on fait avancer une ville flottante qui brûle des quantités phénoménales de carburant. On nous rassure en expliquant que les serviettes sont réutilisées. La planète est sauvée.

À bord, tout est conçu pour que le portefeuille ne prenne jamais de vacances. Le casino, les boutiques de montres, les parfums détaxés, les bijoux « exceptionnels », les excursions « incontournables » vendues trois fois leur prix… Le paquebot est un centre commercial auquel on a ajouté quelques hublots pour faire croire qu'il navigue.

Et puis il y a les spectacles.

La croisière est devenue le dernier refuge des artistes dont le public, à terre, a mystérieusement disparu. D'anciennes vedettes viennent y interpréter les mêmes tubes depuis trente ans devant un public captif qui, de toute façon, ne peut pas quitter la salle avant l'escale suivante. Les applaudissements sont sincères… ou dictés par l'absence d'alternative.

Quant aux escales, elles durent juste assez longtemps pour acheter un magnet fabriqué en Chine et revenir précipitamment faire la queue au buffet avant le départ.

Il ne faut pas oublier l'aspect sanitaire. Entasser plusieurs milliers de personnes dans un espace clos pendant plusieurs jours est une expérience fascinante pour les virus. Quand un gastro-entérite ou un autre passager clandestin décide de monter à bord, la croisière prend soudain des allures de laboratoire épidémiologique flottant. Les cocktails deviennent de la solution hydroalcoolique, et chacun apprend très vite où se trouvent les infirmeries.

Bien sûr, les amateurs vous diront que les paysages sont magnifiques. C'est vrai. On les aperçoit généralement pendant quarante-cinq minutes, entre deux annonces invitant à profiter d'une promotion exceptionnelle sur les sacs à main ou à participer au grand bingo du capitaine.

Excellente idée. Cela apporte une chute plus humaine et renforce le contraste entre le luxe affiché et la réalité sociale. Je proposerais ce passage, à insérer juste avant la conclusion.

Et puis il y a ceux dont on parle rarement : le personnel. Des milliers d'hommes et de femmes venus des Philippines, d'Inde, d'Indonésie, d'Amérique latine ou d'ailleurs, qui travaillent douze heures par jour, parfois davantage, sept jours sur sept, pendant des mois sans revoir leur famille. Ils sourient, servent les cocktails, font les cabines, portent les valises et applaudissent parfois les passagers lors des soirées festives. Les véritables galériens ne sont finalement pas ceux qui contemplent l'horizon depuis leur balcon privatif, mais ceux qui le regardent depuis les coursives de service.

Le plus savoureux est que ces palais flottants battent souvent pavillon de complaisance, immatriculés dans quelque paradis fiscal exotique où l'on paie peu d'impôts, où le droit social est accommodant et où les contraintes sont réduites au strict minimum. Une merveille de mondialisation : les bénéfices naviguent vers les paradis fiscaux, les emplois vers les pays pauvres, les fumées vers l'atmosphère… et les retraités vers le buffet à volonté.

Je trouve que cette chute est plus percutante que la version initiale, car elle élargit la satire : elle ne se moque plus seulement des passagers, mais pointe aussi les mécanismes économiques qui rendent ce modèle possible, tout en ménageant une véritable empathie pour ceux qui le font fonctionner.

Au fond, la croisière est peut-être le symbole parfait de notre époque : on parcourt des milliers de kilomètres pour faire exactement ce qu'on ferait chez soi, mais en beaucoup plus cher, avec davantage de files d'attente, un impact environnemental considérable, des conditions sociales éprouvantes et le sentiment réconfortant d'avoir vécu une grande aventure.

 

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