Quand j’étais jeune, le monde était infesté de vieux cons. Puis, il y en a eu de moins en moins et curieusement, ils ont disparu. Ces chroniques sont celles d’un vieux con déclaré. Subjectif, évidemment. Mauvaise foi, parfois. Mais pas totalement inutile — enfin, j’ose l’espérer.
29 Avril 2026
Il y a, dans les grandes expositions de peinture, quelque chose qui tient désormais plus de la course d’obstacles que du recueillement esthétique. On nous promet une rencontre intime avec les œuvres, une immersion dans le geste, la matière, la lumière. On hérite d’une procession compacte, lente, vaguement moite, où l’on progresse au rythme d’un escalier mécanique en panne.
Avant même d’apercevoir un tableau, il faut déjà mériter sa contemplation : réservation en ligne saturée, créneaux horaires verrouillés, billets à prix gonflés, comme si l’émotion devait être filtrée par un algorithme et validée par un terminal de paiement. Une fois passé ce sas initiatique, l’expérience prend des allures de pèlerinage urbain. Sauf qu’ici, les fidèles ne prient pas : ils se bousculent.
Face aux œuvres, la chorégraphie est bien rodée. Vous trouvez enfin un angle, un espace, un instant. Vous vous approchez, vous regardez, vraiment. Et c’est précisément à ce moment qu’un corps surgit, se plante devant vous, immobile et opaque. Un dos devient paysage, une tête remplace la toile. Il y a toujours quelqu’un pour confondre proximité physique et expérience esthétique, comme si être à dix centimètres du tableau suffisait à en extraire le sens.
Puis il y a la confrérie des capteurs. Téléphones levés, bras tendus, regards absents. On ne regarde plus une peinture : on la capture, on la stocke, on l’archive dans un flux sans mémoire. Le tableau devient une étape dans une collection de preuves, preuve qu’on y était, preuve qu’on a vu. Mais qu’a-t-on vu, au juste, à travers cet écran minuscule qui remplace l’œil ? L’image, déjà reproduite mille fois ailleurs, est réduite à un cliché de plus, souvent flou, mal cadré, inutile. Alors qu'il suffit d'un click doit / télécharger pour en récupérer une reproduction correcte sur son ordinateur mais cela, bien des visiteurs sont trop âgés ou trop… je ne sais quoi écrire, pour y penser.
Pendant ce temps, la toile, elle, attend toujours qu’on la regarde.
Le paradoxe est cruel : jamais les œuvres n’ont été aussi accessibles, jamais elles n’ont été aussi peu regardées. L’exposition devient un décor, une validation sociale, une expérience à consommer plutôt qu’à habiter. On circule, on coche, on passe à la suivante. Le silence nécessaire à la peinture est englouti dans le brouhaha des commentaires, des notifications, des pas pressés.
Et comme dans tout bon parcours marchand, l’itinéraire se termine inévitablement par la boutique. Passage obligé, soigneusement scénarisé, où l’on retrouve les œuvres déclinées en mugs, tote bags, foulards et magnets. Ici, la reproduction devient produit, et le chef-d’œuvre s’imprime sur du coton standardisé, fabriqué à l’autre bout du monde. La touche unique, la matière vivante, l’épaisseur du geste, tout cela se dissout dans une encre industrielle. On repart avec un fragment de toile transformé en objet promotionnel, comme si l’on pouvait emporter l’émotion sous blister.
Il reste alors une question, un peu acide : à quel moment la rencontre avec l’art s’est-elle transformée en expérience de foule, en rituel de consommation, en production d’images secondaires ? Peut-être faudrait-il réapprendre à regarder moins, mais mieux. À rester. À laisser passer ceux qui veulent photographier. Et, enfin, à accepter qu’un tableau n’a pas besoin d’être capturé pour exister, seulement d’être vu.