Quand j’étais jeune, le monde était infesté de vieux cons. Puis, il y en a eu de moins en moins et curieusement, ils ont disparu. Ces chroniques sont celles d’un vieux con déclaré. Subjectif, évidemment. Mauvaise foi, parfois. Mais pas totalement inutile — enfin, j’ose l’espérer.
22 Juillet 2026
Il fut un temps où l'on se mariait pour se promettre fidélité. Aujourd'hui, on se marie surtout pour alimenter son fil Instagram.
Le mariage est devenu une discipline olympique où la première épreuve consiste à produire des contenus pendant un an avant même d'avoir prononcé le moindre « oui ». Le couple n'a pas encore choisi son régime matrimonial qu'il a déjà réservé sa wedding planner, son vidéaste, son drone, son créateur de contenus et son hashtag officiel.
Car un mariage qui n'est pas publié est-il vraiment un mariage ?
Le rite commence désormais par l'incontournable EVJF. Ce qui était autrefois une soirée improvisée entre amies est devenu un cahier des charges. Villa avec piscine. Couronnes de fleurs. Ballons dorés. Pyjamas satinés identiques. Pancartes « Bride to Be ». Atelier cocktail. Atelier couronnes. Atelier yoga. Atelier photos. Atelier... atelier. Les participantes passent davantage de temps à chercher le bon angle qu'à discuter avec la future mariée.
Le mot d'ordre est simple : surtout ne rien inventer.
Le jour J, chacun connaît son rôle. Les invités ne sont plus des proches, mais des figurants. Leur mission est de sourire, applaudir au bon moment et, surtout, publier.
À peine les mariés ont-ils échangé leurs alliances que les téléphones crépitent. Avant même le dessert, la compétition est lancée : qui publiera la plus belle story ? Qui aura le meilleur ralenti ? Qui obtiendra le plus de vues avant minuit ?
On ne vit plus l'événement ; on le couvre médiatiquement.
Les discours, eux aussi, ont perdu leur saveur. On y retrouve les mêmes recettes : « Depuis que je te connais... », « Tu as trouvé ta moitié... », « Vous êtes faits l'un pour l'autre... ». Quelques anecdotes soigneusement expurgées de tout ce qui pourrait être drôle, gênant ou sincère. Il ne faudrait surtout pas compromettre l'image de marque du couple.
Puis vient l'entrée des mariés dans la salle. Ce qui fut longtemps un simple moment de joie est désormais un véritable lancement de produit. Les lumières s'éteignent. Une épaisse fumée envahit la piste. Les projecteurs balayent la salle comme dans une boîte de nuit d'Ibiza. Les enceintes crachent un remix électro dont personne ne se souviendra. Des gerbes d'étincelles froides jaillissent de chaque côté, pendant que les invités lèvent leur téléphone comme des cierges numériques. Les mariés avancent lentement, chorégraphiés à la seconde près, sous les applaudissements... ou plutôt sous les objectifs. L'entrée dure quatre-vingt-dix secondes ; le montage vidéo, lui, survivra éternellement sur les réseaux sociaux. On ne sait plus très bien si l'on célèbre une union ou la présentation du nouveau modèle d'une grande marque automobile.
Quant aux sourires, ils semblent avoir été validés par un cabinet de conseil en blanchiment dentaire. Les dents brillent davantage que les alliances. On affiche un bonheur éclatant, calibré, symétrique, photogénique. Pleurer est autorisé, à condition que le mascara soit waterproof et que les larmes tombent du bon côté du visage.
Le photographe ne prend plus des clichés ; il met en scène des émotions. Le vidéaste ne filme plus un mariage ; il réalise une bande-annonce hollywoodienne. Le couple ne s'embrasse plus spontanément ; il recommence la scène jusqu'à ce que le soleil, le drone et les invités soient parfaitement synchronisés.
« C'était magnifique... On la refait ? »
La wedding planner, nouvelle prêtresse de cette liturgie contemporaine, veille à ce que rien ne dépasse. Pas une mèche de cheveux, pas une nappe froissée, pas une émotion imprévue. Tout est chronométré, scénarisé, optimisé. Même la spontanéité figure dans le planning, entre le lancer du bouquet et l'ouverture du bal.
Au fond, ces mariages ressemblent à ces logements témoins où tout est impeccable mais où personne ne vit vraiment.
Et pourtant, les souvenirs qui traversent les décennies sont rarement ceux-là. On se rappelle le discours improvisé du grand-père, le fou rire pendant la cérémonie, l'enfant qui renverse les alliances, l'oncle qui chante faux à trois heures du matin, la robe tachée, la pluie qui oblige tout le monde à se serrer sous un auvent.
Bref, tout ce qui ne rentre pas dans le storyboard.
À force de vouloir fabriquer un mariage parfait pour les réseaux sociaux, on finit parfois par oublier l'essentiel : les réseaux ne se souviendront de votre journée que vingt-quatre heures, leurs algorithmes encore moins. Vos invités, eux, se souviendront surtout de savoir s'ils ont partagé un vrai moment... ou simplement participé au tournage d'une publicité pour un bonheur sous filtre.
Le plus ironique est peut-être là : on passe des mois à convaincre des milliers d'inconnus que l'on est heureux, alors que le seul avis qui devrait compter est celui des deux personnes qui, une fois les caméras rangées et les stories disparues, devront continuer à vivre ensemble.