Quand j’étais jeune, le monde était infesté de vieux cons. Puis, il y en a eu de moins en moins et curieusement, ils ont disparu. Ces chroniques sont celles d’un vieux con déclaré. Subjectif, évidemment. Mauvaise foi, parfois. Mais pas totalement inutile — enfin, j’ose l’espérer.
2 Septembre 2026
Au début était la course à pied. On appelait ça le footing. Enfin, moi, je préfère écrire foutigne, parce que c’est à peu près ce que ça méritait. On mettait un vieux T-shirt, un short quelconque, une paire de baskets et on allait courir. Pas besoin de montre connectée, de bracelet électronique, d’application dédiée, de coach personnel ni de podcast sur « les cinq clés de la performance durable ».
On courait. Puis un jour, quelqu’un décida que « footing », ça faisait un peu ringard. Le mot « jogging » apparut. Le jogging, c’était déjà plus chic. En gros, c’était comme le foutigne, mais avec un Walkman sur les oreilles, un survêtement et, si possible, une marque bien visible sur la poitrine. Le joggeur ne courait plus simplement : il affichait qu’il courait.
Puis vint le running et là, nous avons changé de civilisation. Le running n'est pas exactement de la course à pied. C'est de la course à pied avec un concept.
Le coureur devient alors un « runner », le parcours devient un « run », les chaussures deviennent des « shoes », l'échauffement devient un « warm-up », la récupération un « cool-down », et le vieux banc sur lequel on s'assoit cinq minutes après avoir couru devient une « recovery zone ».
On ne transpire plus : on « évacue les toxines ». On ne court plus trop vite : on est en « zone rouge ». On ne court pas lentement : on travaille son « endurance fondamentale ». Et surtout, on ne s'arrête jamais simplement parce qu'on est fatigué. On fait une pause active. La nuance est essentielle.
Plus on court, plus il faut d'équipement. Autrefois, une paire de chaussures suffisait. Aujourd'hui, le runner sérieux doit être équipé comme s'il partait traverser le Sahara. Chaussures à plaque carbone, semelles révolutionnaires, textiles respirants, chaussettes techniques, montre GPS, cardiofréquencemètre, écouteurs Bluetooth, bandeau, casquette, lunettes, gourde, ceinture porte-bidon, gel énergétique, brassard pour téléphone et, pour les plus motivés, une application capable de vous expliquer que vous avez couru 7,83 kilomètres en 47 minutes et 12 secondes, alors que vous le saviez déjà puisque vous étiez là.
Le progrès est magnifique. Il permet désormais de connaître avec une précision scientifique la distance parcourue pour aller chercher son pain.
Et puis il y a les vêtements. Autrefois, un vieux T-shirt faisait parfaitement l'affaire. Aujourd'hui, le runner porte un textile qui « évacue l'humidité », « régule la température corporelle », « optimise la thermorégulation » et coûte généralement plus cher que l'ensemble de la tenue dans laquelle votre père aurait couru un marathon. On pourrait presque croire que le vêtement court à votre place.
Le sport est devenu une religion. Le plus étonnant est que cette frénésie ne concerne plus seulement la course. Il faut désormais bouger.
Marcher ne suffit plus : il faut faire du walking. Faire du vélo ? Du cycling. Faire de la gymnastique ? Du fitness. Faire de la musculation ? Du cross-training. Faire des étirements ? Du stretching.
Faire du yoga ? Ça, bizarrement, on garde le mot yoga. Probablement parce que « assis par terre en respirant » aurait moins de succès dans les salles de sport.
Même le repos est devenu sportif. On ne se repose plus : on fait de la récupération.
Et cette récupération est elle-même parfaitement planifiée : sommeil optimisé, alimentation adaptée, protéines, magnésium, électrolytes, massages, rouleau de massage, pistolet de massage...
À ce stade, le sportif moderne passe tellement de temps à récupérer de son sport qu'on se demande quand il trouve encore le temps de travailler.
Et puis vient le corps qui proteste. Il existe toutefois une petite difficulté avec cette magnifique civilisation du dépassement de soi : le corps humain n'a pas été consulté. Il arrive un moment où le genou commence à émettre un avis.
Au début, c'est un petit « crac », on ignore, puis un petit « clac », on ignore encore. Puis une douleur, on change de chaussures, puis une autre douleur, on change de semelles, puis une troisième, on consulte un podologue.
Le podologue explique que le problème vient probablement de la foulée. On change alors de foulée. Et finalement, après plusieurs mois de recherches biomécaniques, on découvre que le problème venait peut-être tout simplement de l'âge.
Car passé cinquante ans, il existe une découverte extraordinaire : les articulations ont une mémoire. Elles se souviennent parfaitement de toutes les mauvaises idées que vous avez eues depuis trente ans.
Le genou, notamment, est un merveilleux comptable. Il a enregistré chaque match de football joué sur un terrain gelé, chaque descente d'escalier quatre marches à la fois, chaque randonnée avec vingt kilos sur le dos et chaque séance de tennis terminée malgré une douleur « qui n'était rien ». Il présente maintenant la facture.
Le cœur, lui, n'est pas toujours prévenu. Mais il existe un autre organe auquel le sportif quinquagénaire devrait peut-être accorder davantage d'attention : le cœur. Car il y a une certaine logique à vouloir entretenir sa forme après cinquante ans. Il y en a une autre à vouloir prouver à son corps qu'on en a encore trente. Le problème est que le cerveau du quinquagénaire sportif reste parfois bloqué 20 ou trente ans en arrière, tandis que son cœur, ses artères et ses articulations ont malheureusement continué leur carrière.
Alors notre runner de 57 ans, qui n'a plus couru depuis le lycée, décide un beau matin qu'il va « se remettre en condition ». Il enfile ses chaussures à 239 euros, lance son application et part pour un petit « run ». Au bout de deux kilomètres, son téléphone lui annonce qu'il est en zone rouge. Son genou lui annonce qu'il est en zone douloureuse. Son cœur, lui, envisage parfois une zone beaucoup plus définitive.
Il faut évidemment se garder de transformer toute activité physique en menace médicale : bouger, marcher, courir raisonnablement et entretenir sa condition physique sont excellents pour la santé. Mais passé un certain âge, le principe de précaution est probablement un meilleur coach que l'ego. Courir moins vite, mais parler beaucoup plus
Le plus drôle, finalement, n'est peut-être pas la pratique sportive. C'est le vocabulaire, car nous avons réussi cette prouesse magnifique : transformer une activité vieille comme l'humanité en une discipline nécessitant son propre dictionnaire.
L'homme préhistorique courait pour échapper au tigre, il n'avait pas de montre GPS, il n'avait pas de chaussures à plaque carbone, il ne parlait pas de « fractionné ». Il courait vite parce que le tigre courait plus vite que lui et surtout, il n'appelait pas ça un challenge.
Aujourd'hui, nous avons remplacé le simple plaisir de courir par une succession de défis, d'objectifs, de performances, de records personnels et de données biométriques.
Même le plaisir doit désormais être quantifié. Combien de kilomètres ? Combien de calories ? Quelle fréquence cardiaque ? Quel dénivelé ? Quel temps au kilomètre ? Quelle progression depuis la semaine dernière ?
À force de mesurer notre vie, nous avons peut-être oublié une chose assez simple : on peut aussi courir juste pour courir.
Ou même ne pas courir : marcher tranquillement, prendre l'air, regarder les arbres, discuter avec quelqu'un, s'asseoir sur un banc, et, pourquoi pas, ne rien faire du tout.
Après tout, à partir d'un certain âge, parvenir à rester assis sans avoir mal au genou constitue déjà une performance remarquable.
On pourrait même inventer un mot anglais pour ça : Sitting. Ça ferait très moderne et surtout, ça ne coûte rien.
Mais le sitting n'est pas encore l'aboutissement de la sagesse. Car s'asseoir suppose encore une certaine intention : on s'assoit pour lire, regarder le paysage, boire un verre, discuter ou simplement se reposer.
Le stade supérieur, celui qui mérite véritablement un anglicisme, c'est le glanding.
Le glanding est l'art de glander sans culpabiliser.
Le verbe to glande, pardon, glander, car il faut bien conserver une petite touche française, consiste à ne rien faire de particulier, sans objectif, sans performance, sans application et surtout sans chercher à rentabiliser le temps.
Le glandeur ne fait pas de recovery, il récupère. Il ne pratique pas le mindfulness, il regarde par la fenêtre. Il ne fait pas du slow life, il prend son temps. Il n'optimise pas son sommeil, il dort. Il ne compte pas ses steps, il ne sait même pas où est sa montre. Et surtout, il ne culpabilise pas.
Le glanding est probablement la seule activité moderne qui ne nécessite ni équipement, ni abonnement, ni coach, ni application. Une chaise suffit, éventuellement un canapé.
Un fauteuil constitue déjà du glanding haut de gamme. Le lit correspond à la catégorie professionnelle.
Quant au glanding pratiqué au soleil, avec un verre à portée de main et absolument aucune intention de faire quoi que ce soit dans les deux prochaines heures, il relève de l'excellence.
On pourrait même imaginer une fédération.
La FFG : Fédération Française Glanding, avec ses clubs locaux, ses districts, compétitions, ses championnats, ses catégories d'âge, ses classements, ses médailles.
Et, bien entendu, une application permettant de mesurer le nombre de minutes passées à ne rien faire. Ce serait magnifique, mais ce serait précisément le moment de tout arrêter, parce que si nous commençons à parler "performances" dans le glanding, nous aurons définitivement perdu.
Alors, après le foutigne, le jogging, le running, le fitness, le wellness, le walking, le stretching, le cross-training et toutes les autres inventions destinées à nous convaincre que nous ne faisons jamais assez...
Vive le glanding.
La seule discipline où le record personnel consiste à ne surtout pas en faire un.